Le rôle caché des femmes dans la copie des manuscrits médiévaux
Longtemps ignorée, la contribution des femmes à la copie des manuscrits médiévaux se révèle bien plus étendue que supposée. L’analyse des colophons atteste d’une présence féminine continue et significative, suggérant l’existence de réseaux scripturaux féminins méconnus et la nécessité de revoir les modèles traditionnels de diffusion du savoir au Moyen Âge.
Pendant des siècles, les manuscrits médiévaux ont été perçus comme le fruit exclusif du travail des moines, copistes, reclus dans leurs scriptoria. Cette image, profondément ancrée, a longtemps éclipsé d’autres réalités du monde lettré médiéval. Or, une étude récente menée par une équipe interdisciplinaire de l’Université de Bergen (Norvège) vient bouleverser cette vision. Publiée dans la revue Humanities and Social Sciences Communications, elle révèle que des femmes ont également joué un rôle concret dans la production manuscrite entre 800 et 1626.
En analysant près de 24 000 colophons issus de manuscrits conservés dans des collections institutionnelles, les chercheurs ont identifié des centaines de cas attribuables à des scribes féminins. Cette recherche rigoureuse interroge la visibilité des femmes dans l’histoire de l’écrit et oblige à repenser l’organisation sociale et culturelle de la production du savoir au Moyen Âge.
Une enquête pionnière sur les colophons
Les colophons sont des annotations rédigées par les scribes à la fin des manuscrits. Ils servaient de signature ou de marque de fabrication. Bien que souvent brefs, ces textes peuvent contenir une mine d’informations. On y trouve souvent le nom du copiste, la date et le lieu de copie, l’identité du commanditaire. On peut aussi parfois lire une prière, un commentaire personnel ou une mention d’appartenance religieuse. Ces colophons constituent ainsi un outil précieux pour les chercheurs tentant de reconstituer les conditions de production des manuscrits médiévaux.

Colophon écrit par une scribe au XVe siècle. © Ommundsen, Å. et al., 2025
Dans le cadre de leur étude, les chercheurs de l’Université de Bergen ont utilisé le vaste Catalogue des colophons bénédictins, publié entre 1965 et 1982. Il recense 23 774 colophons issus de manuscrits conservés dans des collections institutionnelles européennes. L’équipe a procédé à une lecture systématique de ces textes, à la recherche d’indicateurs féminins explicites. Ils cherchaient notamment des termes latins comme scriptrix ou soror, ou encore des noms de femmes identifiables.
Ce travail a permis d’identifier 254 colophons attribuables sans ambiguïté à des femmes, soit 1,1 % du total. Ce taux modeste reflète un choix méthodologique conservateur. Seuls les cas certains ont été retenus. Or, cette proportion appliquée aux estimations globales de production manuscrite permet de conclure qu’au moins 110 000 manuscrits auraient été copiés par des femmes entre le IXe et le XVIIe siècle.
Les femmes : une présence continue, mais invisible
L’étude révèle donc une participation féminine constante à la production manuscrite médiévale, bien que largement passée sous silence. Loin de se résumer à quelques scriptoria féminins célèbres, l’activité des femmes s’inscrit dans la durée, sur plusieurs siècles, et dans des contextes variés. L’analyse des colophons montre que des femmes ont copié des manuscrits de manière régulière dès le IXe siècle. Toutefois, leur visibilité reste très limitée dans les sources.
À partir du XVe siècle, on observe une nette augmentation des colophons rédigés par des femmes. Cette progression coïncide avec le développement des textes en langues vernaculaires. En d’autres termes, dans les langues locales plutôt qu’en latin. Cette évolution du marché du livre semble avoir ouvert de nouvelles possibilités aux femmes, notamment dans les milieux religieux moins strictement cloîtrés ou dans des cercles lettrés laïques.
Mais cette visibilité demeure partielle. De nombreuses femmes copistes n’ont probablement jamais signé leurs travaux, soit par convention, soit par contrainte sociale. Dans d’autres cas, elles ont pu employer des formules neutres ou masculines pour masquer leur identité. Le fait que certains noms apparaissent uniquement en marge ou dans des annotations secondaires empêche leur détection dans les analyses fondées uniquement sur les colophons.
Cette invisibilisation n’est pas anodine. Elle reflète des inégalités profondes dans l’accès à la reconnaissance du travail intellectuel. Elle rappelle aussi que les outils actuels de recherche, bien que rigoureux, restent dépendants de la nature et des limites des sources disponibles.
Des femmes qui bousculent la recherche historique
Les résultats de cette étude forcent les historiens à reconsidérer les circuits de production et de diffusion du savoir au Moyen Âge. En effet, es scriptoria féminins répertoriés, comme celui de l’abbaye de Chelles, restent trop peu nombreux pour expliquer l’ampleur des manuscrits copiés par des femmes. De fait, il existe d’autres lieux de travail, aujourd’hui invisibles ou oubliés.
Ces femmes ont peut-être exercé en dehors des structures religieuses classiques. On peut imaginer des ateliers urbains, des maisons bourgeoises ou au sein de petites communautés lettrées. Le modèle traditionnel centré sur les moines-scribes ne suffit plus à rendre compte de la complexité du paysage médiéval de la copie manuscrite. Cela implique une relecture des sources disponibles et l’ouverture à des documents jugés jusqu’ici périphériques. Il devient alors intéressant d'étudier : actes notariés, registres de confréries, inventaires de bibliothèques privées.
Illustration dans une homélie du XIIe siècle. On y voit un autoportrait de la scribe et enlumineuse Guda. © Ommundsen, Å. et al., 2025
Ce besoin de réexamen rejoint une autre actualité récente. Les historiens ont redécouvert le rôle actif de femmes au sein même de la papauté médiévale d’Avignon. Des documents exhumés ont révélé qu’elles étaient copistes, traductrices ou notaires, directement impliquées dans le fonctionnement de la curie pontificale. Cette présence féminine dans des sphères de pouvoir, bien que peu visible dans les récits traditionnels, démontre qu’elles occupaient des fonctions intellectuelles essentielles.
Ces cas, très éloignés géographiquement et institutionnellement, convergent vers une même constatation. Les femmes ont participé, de manière concrète et parfois décisive, à la transmission écrite du savoir médiéval.
Une mémoire manuscrite à préserver et valoriser
Sur les quelque 10 millions de manuscrits produits en Occident latin entre le haut Moyen Âge et le début de l’époque moderne, seuls 750 000 ont traversé les siècles. Selon les estimations de l’historien Eltjo Buringh, cela représente une perte de plus de 90 %. En appliquant ce taux à la production féminine estimée, environ 8 000 manuscrits copiés par des femmes seraient encore conservés aujourd’hui.
Ces textes, souvent anonymes ou difficilement identifiables, représentent un patrimoine fragile et sous-exploité. Ils offrent pourtant un accès direct à des gestes, des savoir-faire et des contextes de vie qui ont longtemps échappé à l’attention des historiens. Leur étude permettrait d'une part de mieux comprendre les modalités concrètes du travail intellectuel féminin. D'autre part, elle permettrait de faire émerger de nouvelles questions sur la circulation des savoirs, les usages du livre, ou encore les formes de transmission non officielles.
Ce travail de redécouverte n’a rien de marginal. Il participe à une réécriture nécessaire de notre mémoire collective, fondée sur des traces précises, documentées et désormais quantifiées. À travers ces manuscrits, c’est une autre cartographie de la culture médiévale qui se dessine plus fidèle à la complexité de son temps.
Source : Ommundsen, Å., Conti, A.K., Haaland, Ø.A. et al. “How many medieval and early modern manuscripts were copied by female scribes? A bibliometric analysis based on colophons”. Humanit Soc Sci Commun 12, 346 (2025).